Compliance Deep Dive
Zwei Uhren auf einem Sitzungstisch: eine sandgefüllte Brüsseler Sanduhr neben einer noch unmontierten Schweizer Standuhr, daneben Akten mit den Aufschriften CSDDD und NUFG.

CSDDD avant la NUFG : les exportateurs suisses sont déjà liés par leurs contrats

Le Conseil fédéral a ouvert le 1er avril 2026 la procédure de consultation sur la NUFG, mais la CSDDD européenne lie déjà les exportateurs suisses réalisant un chiffre d'affaires significatif dans l'UE — via les clauses contractuelles de leurs donneurs d'ordre européens. Le cobalt illustre pourquoi le catalogue de minéraux du droit suisse est dépassé.

Casimir von Firn, MLaw

Le Conseil fédéral a ouvert le 1er avril 2026 la procédure de consultation sur la loi fédérale sur la conduite durable des entreprises (NUFG), contre-projet indirect à l’initiative sur la responsabilité des entreprises 2.0 de mai 2025. Le délai de réponse court jusqu’au 9 juillet 2026 ; le message du Conseil fédéral est attendu pour la fin de l’année. Quiconque traite cette date, lors d’une réunion du conseil d’administration suisse, comme l’échéance opérationnelle de mise en conformité lit la mauvaise horloge : la directive européenne sur le devoir de vigilance en matière de durabilité (CSDDD, directive (UE) 2024/1760) lie déjà les exportateurs suisses, bien avant qu’un vote final soit en vue à Berne.

Le mécanisme n’est pas extraterritorial au sens strict. Après la directive Omnibus modificative (décision du Conseil du 24 février 2026), l’art. 2, par. 2 CSDDD vise les entreprises non-UE dont le chiffre d’affaires net dans l’Union atteint EUR 1,5 milliard au cours de l’exercice de référence ; pour les entreprises de l’UE, un double critère s’applique : 5 000 salariés et EUR 1,5 milliard de chiffre d’affaires mondial. Les institutions européennes ont réduit le champ d’application d’environ 70 % par rapport au projet initial (Conseil, 24 février 2026 ; Clifford Chance, février 2026). Le délai de transposition pour les États membres a été reporté au 26 juillet 2028 ; l’application unifiée pour les entreprises concernées est fixée au 26 juillet 2029 (Clifford Chance, février 2026).

Ce qui lie les fournisseurs suisses en dessous des seuils directs, ce n’est pas la souveraineté européenne, c’est la clause contractuelle. Qui livre des pièces mécaniques à Munich ou du cobalt à Anvers trouvera, à la prochaine négociation, des clauses contraignantes de conformité CSDDD sur la table : périmètre d’audit étendu jusqu’à leur propre base de fournisseurs de rang 2, acceptation du code fournisseur, clause résolutoire en cas d’infraction documentée. Concrètement, la contrainte s’applique le jour où le donneur d’ordre européen remet le paquet de clauses élaboré par son service compliance.

L’art. 8 CSDDD, dans sa version Omnibus, n’exige plus du donneur d’ordre européen entrant dans le champ d’application que l’analyse systématique des risques liés à ses propres activités, à ses filiales et à ses partenaires commerciaux directs ; la prise en compte des fournisseurs indirects est désormais limitée aux situations où un risque avéré l’impose (Linklaters, février 2026). Le fournisseur suisse de rang 1 devient ainsi le mandataire contractuel de son donneur d’ordre européen : il assume la responsabilité de la chaîne des rangs 2 et 3 que le donneur d’ordre n’a plus à contrôler directement après la simplification Omnibus. Qui y voit un allégement a mal compris le levier — la charge se déplace contractuellement vers le fournisseur suivant en amont.

La NUFG accuse un retard chronologique. Consultation jusqu’au 9 juillet 2026, message du Conseil fédéral pour le tournant de l’année, délibérations parlementaires d’au moins dix-huit mois, délai référendaire, ordonnance d’application — une entrée en vigueur réaliste des obligations de diligence n’est pas envisageable avant début 2029 (Page DFJP sur la NUFG). L’avant-projet NUFG prévoit des seuils de 5 000 équivalents temps plein et CHF 1,5 milliard de chiffre d’affaires consolidé sur deux exercices consécutifs — des chiffres issus de la procédure de consultation en cours, non des seuils légaux définitifs. Selon l’estimation du DFJP, une trentaine de grandes entreprises seraient directement concernées (SRF, avril 2026).

Ce chiffre est la deuxième erreur de lecture dans la vitrine suisse. La Coalition pour la responsabilité des entreprises souligne à juste titre que les seuils alignés sur l’UE n’engloberaient pas directement des négociants en matières premières problématiques tels que MKS-Pamp, Socfin et IXM (Coalition pour la responsabilité des entreprises, décembre 2025). Mais c’est n’avoir qu’à moitié raison sur le plan opérationnel. Ces acteurs ne sont certes pas personnellement soumis à la CSDDD, mais leurs contrats avec des raffineries européennes, des gigafabriques de batteries ou des entreprises pharmaceutiques de l’UE reflètent néanmoins ces clauses. Le pouvoir contractuel n’est pas conféré par le législateur suisse, mais par le donneur d’ordre européen, qui doit couvrir sa propre exposition en droit délictuel national — en France en vertu de la Loi de Vigilance (2017), en Allemagne en vertu du LkSG, et à partir de 2028 en vertu des lois nationales de transposition de la CSDDD des États membres.

Schéma éditorial du flux de cobalt de la RDC via des négociants suisses vers Anvers

C’est ici que le cobalt devient la clause test. L’art. 964j CO et l’ordonnance sur la diligence raisonnable et la transparence concernant les minéraux et les métaux provenant de zones de conflit et sur le travail des enfants (VSoTr) n’imposent aux entreprises suisses une obligation de diligence qu’explicitement pour l’étain, le tantale, le tungstène et l’or provenant de zones de conflit et à haut risque (SIX Handbook sur les art. 964a–l CO). Le cobalt est absent de cette liste — de même que dans le règlement européen parallèle sur les minerais de zones de conflit 2017/821, applicable depuis le 1er janvier 2021 et qui ne connaît lui aussi que la filière 3TG (Commission européenne, explication du règlement). Qui s’en tient au catalogue des minéraux considère le cobalt comme exempt de toute obligation de diligence.

C’est une erreur. La CSDDD ne contient aucune liste de minéraux ; elle exige l’identification des incidences négatives réelles et potentielles sur les droits de l’homme et l’environnement le long de la chaîne d’activités d’une entreprise concernée (art. 8 CSDDD). Le cobalt de la République démocratique du Congo figure depuis longtemps dans toute matrice de risques sérieuse, au titre des risques liés au travail des enfants, à la sécurité et à l’environnement. Glencore publie chaque année des rapports de diligence sur la chaîne d’approvisionnement responsable pour sa filière cobalt du Katanga (Glencore KCC Report 2024). Trafigura a conclu avec l’Entreprise Générale du Cobalt (EGC) de la RDC un accord-cadre d’achat qui référence explicitement les normes de diligence de l’OCDE (Communiqué Trafigura 2026). Mercuria a également conclu de premières opérations avec l’EGC (Fastmarkets).

Pour le directeur juridique d’une entreprise suisse active dans la mécanique, la pharmacie ou les matières premières sans filiale dans l’UE, trois démarches concrètes s’imposent avant l’été 2026. Premièrement, un état des lieux des clauses CSDDD dans les contrats de livraison en cours — non une analyse isolée des seuils applicables au propre groupe. Une société de mécanique affichant CHF 600 millions de chiffre d’affaires et 1 800 équivalents temps plein ne relève pas de l’art. 2 CSDDD ; son contrat-cadre avec le service achats de BMW, si. Deuxièmement, une stratégie contractuelle pour le cycle de renouvellement 2027 : périmètre du droit d’audit, clauses résolutoires, plafonds d’indemnisation, révision de prix en cas d’incident documenté. Troisièmement, une documentation propre des risques pour le cobalt, la bauxite, le lithium et d’autres matières premières pertinentes au regard de la CSDDD mais étrangères à la filière 3TG — les auditeurs des clients européens n’attendront vraisemblablement pas la NUFG en 2028.

Deux questions restent ouvertes. Premièrement, avec quelle rigueur les États membres de l’UE appliqueront les effets de la chaîne d’activités à l’égard des fournisseurs de pays tiers ; la France (Loi de Vigilance, depuis 2017) et l’Allemagne (LkSG, depuis janvier 2023) ont de l’avance, mais la pratique néerlandaise et belge reste incertaine. Deuxièmement, si la NUFG contiendra une clause de reconnaissance d’équivalence avec la CSDDD, de nature à alléger la double contrainte pour la trentaine de grands groupes suisses directement concernés. Ces deux points ne seront tranchés que par le message de fin 2026 et, définitivement, lorsque la première loi nationale de transposition de la CSDDD — vraisemblablement l’adaptation allemande du LkSG au cours de 2027 — entrera en vigueur et qu’une première mesure d’exécution documentée touchera un fournisseur suisse. D’ici là, le principe vaut : la contrainte vient du contrat, pas de la loi. Et le contrat va plus vite que le Conseil fédéral.